Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris
n°4
Sylvie Pébrier

Le Centre européen pour la musique juive / Europäisches Zentrum für jüdische Musik de Hanovre

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Le Centre européen pour la musique juive/Europäisches Zentrum für jüdische Musik de Hanovre

La Hochschule für Musik, Theater und Medien (l’école supérieure de musique, théâtre et médias) de Hanovre héberge un nombre important d’instituts de recherche, notamment le Centre de recherche sur la musique et le genre1, l’Institut de physiologie musicale et de médecine des musiciens2 ou encore l’Institut de recherche pédagogique3. Celui auquel nous consacrons ce troisième kiosque de la revue est le Centre européen pour la musique juive, l’Europäisches Zentrum für jüdische Musik4. Notons cette particularité de la tradition universitaire musicale allemande qui a maintenu le lien avec les instituts confessionnels de musique, ce qui facilite la circulation des étudiants compositeurs, interprètes et musicologues entre les différents champs musicaux.

Fondé en 1988 par le musicien hongrois Andor Izsák en collaboration avec l’université d’Augsbourg, l’EZJM a rejoint l’université de Hanovre en 1992 et est situé dans la villa Seligmann, demeure cossue du début du XXe siècle. L’objectif du centre est de documenter et de reconstruire la musique liturgique juive telle qu’elle pouvait être entendue avant 1938. D’où les activités d’archivage et de conservation, de recherche, de publication d’ouvrages, de partitions et de documents sonores ou audiovisuels mais aussi d’enseignement et de concerts, notamment sur orgues de synagogue ayant échappé à la destruction par le régime nazi. Le Centre européen pour la musique juive est par ailleurs inscrit dans un réseau international de recherche qui passe par Jérusalem, Francfort, Cincinnati, New York entre autres5.

La bibliothèque du Centre se développe autour de la collection du fondateur en ouvrages et partitions de musique juive mais aussi des fonds de l’ethnologue Edith Gerson-Kiwi et du Cantor Nathan Saretzki (1887-1944). Chaque mois, le site du Centre attire l’attention sur un ouvrage, aussi bien récent qu’ancien, qu’elle accompagne d’un commentaire détaillé. Les éditions discographiques font connaître le répertoire choral et organistique retrouvé. Des expositions et des concerts sont organisés. Une collection d’écrits a été lancée en 1993 et a été marquée par l’importante publication, en 2001, du travail de Stephan Stompor, Jüdisches Musik- und Theaterleben unter dem NS-Staat (La Vie musicale et théâtrale dans l’État national-socialiste). L’auteur s’y intéresse à l’activité des associations culturelles juives entre 1933 et 1941 et aux formes de résistance dans le travail culturel. La première partie de ce livre s’intitule : « une enclave limitée dans le temps : les représentations d’opéra dans les associations culturelles juives ». Dans la deuxième partie, Stompor documente et analyse les représentations d’opéra et les concerts improvisés dans les ghettos et les camps de concentration.

 


	Stephan Stompor, Jüdisches Musik - und Theaterleben unter dem NS-Staat, 2001.

Stephan Stompor, Jüdisches Musik - und Theaterleben unter dem NS-Staat, 2001.

 

Il faut rappeler en effet que, face à l’exclusion de la vie publique, des organisations juives se mettent en place pour contrebalancer l’exclusion sociale et aider les Juifs qui se retrouvent dans le dénuement. Un système d’éducation juif est mis sur pied pour pallier l’exclusion des Juifs du système éducatif allemand. Les associations de musique, de théâtre, d’art et de sport juives développent leurs activités. Le chef d’orchestre et réalisateur Kurt Singer crée en 1933 la Fédération culturelle des Juifs allemands (Kulturbund deutscher Juden) pour permettre aux artistes juifs de continuer à exercer leur métier. Mais en 1935, les nazis regroupent les associations culturelles juives dans un seul organisme, la Fédération du Reich des associations culturelles juives (Reichsverband der jüdischen Kulturbünde) sous le contrôle direct de la Gestapo. Les aryens n’ont plus le droit d’assister à des spectacles organisés par des Juifs. Voici comment Goebbels, à coups de syllogismes, présentait la situation le 15 novembre 1935 à l’occasion de la mise en place du Sénat culturel  : « La chambre de culture est aujourd’hui débarrassée des Juifs. Dans la vie culturelle de notre peuple, plus aucun Juif n’exerce une activité. C’est la raison pour laquelle aucun Juif ne peut plus être membre d’une chambre quelconque. En revanche, les Juifs qui ont été exclus de la vie culturelle allemande ont reçu généreusement la possibilité de cultiver leur propre patrimoine culturel. La confédération des associations culturelles juives comprend 110 000 membres et entretient trois théâtres juifs ainsi que plusieurs orchestres et elle organise des représentations permanentes de toutes sortes dans toutes les grandes villes du Reich. Seule la participation à la culture allemande est interdite aux Juifs, de même qu’à l’inverse aucun artiste allemand n’a l’ambition de prendre part à la vie culturelle juive ». Et ceci n’était que des mesures transitoires !

Notes

Pour citer ce document

Sylvie Pébrier, «Le Centre européen pour la musique juive / Europäisches Zentrum für jüdische Musik de Hanovre», La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le troisième numéro, Kiosque International, mis à jour le : 23/06/2014, URL : http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=880.

Quelques mots à propos de :  Sylvie Pébrier

Professeure associée d’histoire de la musique au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Contact