Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris
n°5
Jean Sulem

Recherche scientifique et interprétation musicale

Article
  • Résumé
  • Abstract

Dans cet article, nous explorons les similitudes pouvant exister entre la démarche du chercheur scientifique et celle du musicien interprète. Si tous les deux développent des approches rigoureuses et exigeantes, des points communs peuvent également être trouvés quant au rôle de la sensibilité, de l’intuition, de la créativité et de l’imagination, et aussi, grâce à l’acquisition de connaissances préalables solides, dans cette capacité à apprécier l’originalité d’un résultat scientifique ou d’un contenu musical.

Texte intégral

Alors que la qualité d’une recherche scientifique est évaluée quant à la rigueur du raisonnement mis en œuvre et la nouveauté des résultats proposés, la qualité d’une interprétation musicale est avant tout appréciée pour sa dimension artistique, sa sensibilité et l’émotion qu’elle suscite. Pourtant, on peut mettre en évidence des points communs entre la démarche de l’artiste interprète et celle du chercheur scientifique. Tous deux développent des approches rigoureuses et exigeantes. La sensibilité, l’intuition, la créativité, l’imagination sont présentes non seulement dans la démarche de l’artiste mais aussi dans celle du chercheur.

 

Toute recherche scientifique requiert une connaissance approfondie et aussi complète que possible de la bibliographie sur le sujet abordé, en particulier sur ses développements les plus récents. Elle nécessite aussi la connaissance de l’environnement thématique, du contexte, de problématiques connexes ou similaires afin de clarifier les « verrous » scientifiques et technologiques à lever et d’articuler différentes approches (théoriques, expérimentales…). Cette exigence de connaissance préalable à toute recherche originale peut être mise en parallèle avec la nécessité pour un interprète de se familiariser avec le style et le langage d’un compositeur, de rechercher les sources des œuvres étudiées (manuscrits originaux, éditions critiques, etc.), de s’intéresser aux aspects historiques du style et de l’interprétation. De même que la connaissance a priori du phénomène étudié et les hypothèses théoriques du chercheur orientent ses champs d’observation, la lecture fouillée d’une partition requiert une connaissance préalable sur la forme, le langage, le contexte stylistique et historique.

 

Au cours de ses travaux, le chercheur examine méthodiquement et de manière systématique et répétée ses données, qu’il s’agisse de résultats d’expériences ou de modélisation numérique, afin de valider les hypothèses théoriques. Il doit faire preuve d’une disponibilité intellectuelle particulière afin de repérer l’inattendu. Tout résultat inattendu devra être soigneusement vérifié par une traque minutieuse de possibles artefacts et biais dans les observations expérimentales ou de failles dans le raisonnement. L’interprète, de la même façon, scrute le texte musical jusqu’à ce que celui-ci lui livre tous ses secrets. Il doit développer une habileté à repérer dans le texte tout ce qui sort de l’ordinaire, à apprécier les trouvailles et les inventions d’une œuvre, en saisir toute l’originalité. La rigueur scientifique, l’honnêteté intellectuelle dont doit faire preuve le chercheur a pour pendant l’exigence instrumentale et musicale de l’interprète qu’il s’agisse de maîtrise technique, d’indispensable fidélité au texte, ou de l’objectif essentiel de servir l’œuvre dans toute sa richesse par une interprétation « à la hauteur » de son contenu.

 

Une recherche doit être nouvelle et originale. Le chercheur doit justifier de ce que la contribution proposée permet de faire avancer la connaissance. Il doit avoir conscience des dangers liés à la routine ou à la répétition facile des mêmes approches. De la même façon, l’interprète risque parfois de tomber dans l’exécution routinière et répétée d’un même répertoire. La nécessité de renouveler la lecture du texte s’impose à l’interprète comme celle de renouveler les approches scientifiques s’impose au chercheur. Il y a dans le travail du chercheur un engagement nécessaire hors des sentiers battus, une indispensable prise de risque dans l’exploration de domaines nouveaux. L’histoire des sciences nous enseigne que le questionnement et la remise en cause pertinente de théories bien établies peuvent parfois déboucher sur des avancées majeures. De la même façon, la remise en cause féconde de traditions d’interprétation figées peut conduire à la découverte d’aspects insoupçonnés d’un répertoire. De même qu’un chercheur d’une autre discipline peut parfois apporter un regard neuf et original sur une problématique scientifique, il peut être très inspirant pour un interprète d’élargir son champ d’exploration à d’autres styles, d’autres répertoires.

 

Le raisonnement logique structure la recherche scientifique mais ne se confond pas avec elle. L’intuition joue un rôle primordial dans la démarche du chercheur. Elle est nourrie par des connaissances très solides non seulement sur le thème de recherche abordé mais aussi sur des thématiques différentes. Les mathématiques sont le domaine scientifique par excellence où la sensibilité et l’imagination du chercheur, à côté de la rigueur du raisonnement, sont présentes et même indispensables. Il est évident que l’interprétation ne peut être réduite à l’application d’un savoir-faire, aussi riche et élaboré soit-il. La compréhension profonde d’une partition exige la rencontre de la sensibilité d’un interprète avec la sensibilité d’un compositeur. Donner corps à la pensée d’un compositeur, donner vie à une œuvre musicale exige non seulement la compréhension de son contenu, mais aussi, pour reprendre le mot du philosophe Emmanuel Levinas, de son « pouvoir dire » qui pour les grands chefs-d’œuvre de la littérature dépasse son « vouloir dire ». C’est alors que l’interprète peut accéder à la dimension poétique et spirituelle d’une œuvre. Cette perception du « pouvoir dire » fait nécessairement appel à l’expérience personnelle, à la subjectivité de l’interprète. Le recours à la subjectivité de l’interprète se révèle indispensable mais celle-ci n’est pas sans risques. Sans références solides, elle peut conduire à des interprétations incohérentes, voire parfois grotesques. Une interprétation inspirée et inventive doit avant tout rendre justice à l’invention présente dans la pensée du compositeur. Le risque d’une subjectivité trompeuse peut ainsi être peu à peu écarté au profit d’une objectivité beaucoup plus fertile.

 

La qualité d’une interprétation est souvent jugée quant à l’impression d’évidence qui s’en dégage. Ce sentiment d’évidence est le résultat d’un long travail de maturation aboutissant à la perception de la cohérence profonde d’une œuvre. Une comparaison peut être là encore faite avec la démarche du chercheur qui au début de sa recherche peut se trouver face à un ensemble d’observations ou de données sans lien entre elles. Le travail lent de « percolation » des idées aboutit à une structuration de la pensée pour donner corps à un raisonnement cohérent. Le chercheur perçoit alors ce profond sentiment d’évidence où tous les éléments d’observation prennent leur place à la manière des pièces d’un puzzle.

 

De la même façon que la recherche ne peut être conçue sans une pensée en perpétuel renouvellement, l’interprétation n’est jamais figée. Elle est nourrie par la création, l’évolution d’un style et d’une pensée postérieure à l’écriture de l’œuvre. Il n’y a pas de lecture unique ou d’interprétation unique d’une œuvre : différentes lectures également fidèles au texte et à la pensée du compositeur sont possibles. Cela est particulièrement sensible pour les œuvres visionnaires comme par exemple les derniers quatuors de Beethoven. S’il est bien admis que l’on peut reconnaître un interprète à la simple écoute, le style d’un chercheur peut également être bien souvent identifié. L’élégance d’une démonstration mathématique peut tout à fait révéler la personnalité de son auteur.

 

L’évaluation critique de la recherche est bien établie à travers un processus d’expertise codifié par les pairs notamment lors de la soumission d’un article pour publication dans une revue scientifique spécialisée. Des cadres clairs existent pour le débat scientifique à travers les congrès thématiques, les séminaires, les publications… Les résultats proposés ou publiés peuvent ainsi donner lieu à des discussions et des controverses entre spécialistes ainsi que des vérifications par d’autres équipes de recherche. Les échanges entre les interprètes sont beaucoup plus informels. Les musiciens de chambre confrontent leur vision d’une œuvre pour converger vers une conception commune. La démarche du soliste reste nécessairement plus solitaire. Chaque interprète expérimente dans sa rencontre avec le public au moment du concert le degré de conviction de son discours musical et l’adhésion qu’il peut susciter quant à sa lecture d’une partition.

 

Nous avons souligné ici les similitudes que l’on pouvait établir dans la démarche du chercheur et celle de l’interprète. Des différences essentielles existent également. Le travail de recherche du musicien est un travail d’élaboration en amont d’une interprétation. Une grande partie du travail de l’interprète est consacrée à la maîtrise instrumentale et à la préparation, comme le sportif de haut niveau, de la performance physique et mentale du concert. Toutefois, la richesse de la recherche de l’interprète, la perfection de la réalisation instrumentale ne suffisent pas. L’émotion artistique que peut ressentir un public résulte de la nécessité intérieure de l’interprète à faire partager une œuvre musicale dans un moment d’intimité intense mais toujours fugace. C’est ce qui fait le caractère exceptionnel du concert.

 

Enfin, nous pouvons établir un parallèle entre la formation par la recherche et l’enseignement de l’interprétation. Dans les deux domaines, l’acquisition de méthodes de travail efficaces et de principes méthodologiques rigoureux sont indispensables pour une véritable prise d’autonomie chez les étudiants. Depuis de nombreuses années déjà, la formation par la recherche est une part intégrante de l’enseignement au sein des écoles d’ingénieurs à travers des stages de recherche pendant la formation initiale d’ingénieur, des master recherche et des doctorats. Même si un nombre restreint de doctorants poursuivra effectivement dans une carrière académique d’enseignant chercheur, on encourage un nombre croissant d’élèves ingénieurs à faire une thèse avant de débuter leur carrière professionnelle en entreprise. La formation par la recherche vise non seulement au développement de la rigueur dans le raisonnement et l’expérimentation, à l’approfondissement des connaissances dans un domaine spécialisé mais aussi et peut-être essentiellement à acquérir une autonomie, c’est-à-dire une capacité à chercher, apprendre, analyser, synthétiser par soi-même. Dans l’enseignement musical, on poursuit ce même objectif de développer chez l’étudiant une véritable autonomie, c’est-à-dire d’acquérir la capacité à aborder, par soi-même, un répertoire large, de styles variés, de trouver à la fois les solutions instrumentales aux problèmes de réalisation technique et les moyens de donner corps à la pensée d’un compositeur. Cela nécessite le développement non seulement d’une maîtrise technique et instrumentale mais aussi d’une véritable intelligence musicale.

Pour citer ce document

Jean Sulem, «Recherche scientifique et interprétation musicale», La Revue du Conservatoire [En ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, Le premier numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 27/01/2013, URL : http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=550.

Quelques mots à propos de :  Jean Sulem

Après ses études au Conservatoire de Paris, Jean Sulem commence sa carrière musicale comme soliste de l’Ensemble intercontemporain. Il jouera alors dix ans avec cet ensemble avant d’être nommé en 1990 professeur d’alto et de musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Très actif dans la création contemporaine, il a interprété dans les plus grands festivals internationaux des pièces maîtresses du répertoire soliste contemporain de l’alto et suscité de nombreuses créations. Àcôté de son activité de soliste, Jean Sulem mène une importante carrière de musicien de chambre. Il est depuis sa fondation en 1981 l’altiste du Quatuor Rosamonde avec lequel il a enregistré de nombreux CD. Il donne régulièrement des cours d’interprétation en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Il est également régulièrement invité comme membre du jury des concours internationaux. En parallèle, Jean Sulem exerce une activité scientifique. Ingénieur civil des Ponts et chaussées, titulaire d’un doctorat et d’une habilitation à diriger des recherches, il est actuellement professeur à l’École nationale des ponts et chausséeset directeur de recherches au sein du Laboratoire Navier où il anime l’équipe de géotechnique. Il est l’auteur de nombreuses publications dans le domaine de la mécanique des roches appliquée au génie civil, à l’énergie et à l’environnement.