Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris
n°5
Olivier Trachier

Les « Trésors de Naples », de Gesualdo à Lacorcia

Article
  • Résumé
  • Abstract

Ce court article souhaite attirer l’attention sur l’école polyphonique napolitaine du début du XVIIe siècle et en particulier sur Scipione Lacorcia, dont l’auteur de ces lignes vient de mettre en partition le IIIe livre de madrigaux à 5 voix (Naples, 1620) aux Éditions Buissonnières. Le remarquable talent de Lacorcia, déjà perceptible dans son IIe livre (Naples, 1616), devrait lui mériter une place de choix à côté de Carlo Gesualdo, vers qui le public actuel porte un peu trop exclusivement le regard. Du reste, bien des madrigalistes napolitains de la même époque dirigent leurs recherches du même côté, cultivant un style sophistiqué et une langue assez surprenante. Même si leur écriture n’atteint pas les sommets gésualdiens, elle révèle de grandes qualités de composition contrapuntique. Ainsi pourrait-on espérer une diffusion prochaine de leurs madrigaux par le disque ou la mise en partition. Les deux extraits du livre de Lacorcia proposés ici en annexe (à lire et à écouter) veulent contribuer au premier pas dans cette direction.

Texte intégral

Parler de musique polyphonique à Naples vers 1600, c’est être tenté de n’évoquer qu’un seul nom de compositeur : celui de Carlo Gesualdo. Pourtant, que de musiciens, que d’œuvres ne découvre-t-on pas lorsqu’on prend la peine « d’entrer dans la ville » ! La pensée initiale, réductrice, s’élargit alors et place le prince de Vénouse dans une situation moins singulière ; d’unique acteur d’une certaine vie musicale napolitaine, il paraît au contraire entouré d’un bon nombre de compositeurs talentueux. Des noms comme Scipione Lacorcia, Ettore della Marra, Giovanni de Macque, Giovan Domenico Montella, Pomponio Nenna, Scipione Cerreto, Francesco Genvino, Camillo et Francesco Lambardi, Gioseppe Palazzotto ou Scipione Stella appartiennent à une véritable école polyphonique qui s’illustre au tournant du XVIe siècle. Leur fécondité s’exerce en particulier dans le domaine du madrigal, où chacun produit un certain nombre de livres publiés pour la plupart à Naples. L’ensemble forme un important corpus, écrit de préférence à 5 voix.

Curieusement, cette école du Sud paraît encore peu connue du public. Elle est parfois considérée comme en retrait par rapport à celle du Nord, qui fait briller les noms de Marenzio, de Wert, Luzzaschi, Monteverdi ou d’India, pour n’en citer que quelques-uns. Leurs madrigaux sont mis en partition, publiés, enregistrés et au programme de quelques concerts (rares, il est vrai…) incluant de la musique polyphonique. Les Napolitains de la même époque sont beaucoup moins bien servis, Gesualdo mis à part1. Autant dire qu’ils ne sont pas sortis de l’ombre ces dernières années. Rares sont en effet les éditions nouvelles, les mises en partition récentes de livres parus là-bas autour de 16002. On en trouve juste quelques extraits dans certains ouvrages musicologiques ou quelques thèses universitaires3.

Pourquoi une telle indifférence ? On peut évoquer l’ancienneté du répertoire, peu accessible aux non-spécialistes ; on peut invoquer la rareté des ensembles vocaux tournés vers celui-ci, mais on peut tout aussi bien regretter un certain manque de curiosité, une certaine frilosité de la part des interprètes et des musicologues face à une terre décidément bien lointaine.

Àcelui qui est et reste curieux de connaître ces musiques, il ne reste alors qu’une solution pour combler son attente : se procurer des reproductions des originaux, les mettre en partition (avec l’espoir de ne rencontrer aucune difficulté majeure, lacune, erreur éditoriale, etc.) et faire revivre les polyphonies sous ses doigts. Et le jeu en vaut la chandelle, car, dans bien des cas, c’est une véritable révélation. Pénétrant dans l’hypogée des madrigaux enfouis, pratiquant une brèche dans le mur de l’oubli, il met la main sur un véritable trésor, un nouveau « Trésor de Naples ». Pas de statues dorées ni de reliquaires éclatants, pas de calices ciselés ni de bijoux étincelants, mais seulement de la musique, de la polyphonie d’une qualité souvent exceptionnelle, tout aussi rare que surprenante et parfois même bouleversante. Parmi les plus beaux objets exhumés, on remarque les livres de madrigaux de Giovanni de Macque (en particulier les derniers), ceux de Gioseppe Palazzotto (un Sicilien resté un long moment à Naples), de Francesco Genvino et tout spécialement les deux livres de Scipione Lacorcia, au centre de cet article. La matière musicale polyphonique les unit dans la recherche de la nouveauté, repoussant les limites édictées par Zarlino4à tous les niveaux de la composition : disposition (mise en forme), prosodie, ligne mélodique, aspects du contrepoint – en particulier la technique des dissonances et des enchaînements de consonances – et bien sûr la mise en œuvre des « genres » néo-antiques, le chromatique et même l’enharmonique, qui tendent à remettre en cause la mécanique solmistique et la gestion des modes. De cette production madrigalesque ressort une impression d’affranchissement de règles trop limitatives, d’investissement actif de la terra incognita qui s’étend au-delà des carcans contrapuntiques, au sein du laboratoire productif, ingénieux qu’est l’atelier du madrigaliste italien. Sans quitter l’univers de la polyphonie, ces compositeurs-là élargissent la voie du contrepoint renaissant qui peut ainsi continuer d’exister et se transformer, tandis que Peri, Caccini et d’autres partisans de « nouvelles musiques » mènent des expériences antiquisantes plus radicales.

Une place privilégiée revient ici à un de ces compositeurs oubliés : Scipione Lacorcia5. C’est peut-être le plus hardi, le plus engagé de tous ces Napolitains, après la disparition de Gesualdo en 16136. Ses deux livres de madrigaux à 5 voix7portent la marque d’une haute inspiration et d’une remarquable maîtrise technique, tout en s’inscrivant dans la direction évoquée ci-dessus : pousser le langage musical renaissant dans ses derniers retranchements, sans reculer devant l’audace ou l’inouï. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter l’enregistrement réalisé il y a quelques années par le Gesualdo Consort d’Amsterdam sous la direction de Harry van der Kamp8. On en propose deux extraits à la fin de cet article : Io t’amo et Mentre piccìolo ferro (numéros 1 et 2 du IIIe livre) sous forme de lien internet9et sous forme de partition – reproduisant la publication récente des Éditions Buissonnières10. La musique y évolue dans un monde fait de vifs contrastes (densité polyphonique, vitesse d’élocution, type de contrepoint, genre diatonique ou chromatique, etc.), d’une constante mobilité (modale, agogique), servant les affects poétiques d’une façon frémissante. Un tel monde est bien connu – c’est celui du madrigal italien de cette époque – mais l’audace de Lacorcia paraît tout à fait inouïe ; elle s’expose particulièrement dans les ligature e durezze, c’est à dire les passages lents, bien délimités, propres aux pérégrinations modales les plus tortueuses, aux détours chromatiques les moins attendus ; elle agit aussi dans la situation inverse, c’est à dire dans les moments d’intense agitation qui traduisent l’indignation, la frénésie ou mettent sous les yeux quelque mouvement fiévreux. Tout cela révèle par ailleurs une écoute très sûre de la progression polyphonique, une conduite étonnante des lignes mélodiques, marques d’un compositeur tout à fait maître de ses gestes.

Aussi admirable est la mise en musique de deux poèmes par Ettore della Marra11, « invité » de Scipione dans son IIIe livre12. Cette pratique conviviale est courante à l’époque, qu’elle ressortisse à un lien amical, une avance faite à une personne influente ou une reconnaissance de quelque dette. Du reste, dans son précédent livre de 1616 (le IIe), Lacorcia a convié les musiciens Francesco Lambardi et Luca Valente13à le rejoindre dans sa propre publication.

La présence de della Mara, Lambardi et Valente fournit un indice quant à la place de Scipione dans la vie musicale napolitaine et fait surgir à nouveau le nom de Gesualdo. Ces « invités » sont en effet des personnes en vue. Peut-être ont-ils participé au financement de l’édition ou facilité l’entrée de Lacorcia chez l’éditeur14. Peut-être enfin della Marra a pu permettre une prise de contact avec l’académie gésualdienne où il a été actif avant la mort de don Carlo. Cependant, cela reste un peu difficile à concevoir, l’entrée étant réservée exclusivement aux nobles, ce que Scipione n’est pas ; un tel contact remonterait d’ailleurs à plusieurs années, trois ans au moins avant la parution du Ier livre. Malgré tout, l’amitié unissant della Marra à Lacorcia permet d’envisager un rapprochement entre ce dernier et la cour musicale de Gesualdo. On peut même aller jusqu’à une certaine influence stylistique, cette académie jouissant à Naples d’un haut prestige. Du reste, sur le plan musical, l’audace de Scipione, son goût pour la complexité polyphonique, le côté dramatique de son discours évoquent ceux de Gesualdo15. Mais nul lien matériel ne peut être établi entre les madrigaux de Lacorcia et ceux de don Carlo, si ce n’est une vague identité de texte16. Les filiations textuelles le relient plutôt à Luzzaschi, de Macque et Palazzotto17. Aucune preuve ne permet donc d’affirmer qu’il ait voulu se positionner en continuateur voire en disciple de don Carlo. Sans infirmer cette filiation – que sa musique rend plausible et que la haute renommée du Principe pourrait rendre un tant soit peu attendue, voire souhaitée – il semble plus sage de replacer Lacorcia et nombre de ces compositeurs napolitains dans un même creuset, où le madrigal polyphonique est encore tenu en haute estime et mis pour beaucoup d’entre eux sous le signe d’une intense recherche musicale et musico-poétique. Gesualdo y apparaît comme un phare de par son génie, l’étonnante splendeur de sa musique et son immense prestige personnel. Il est la référence incontournable de cette école polyphonique napolitaine, mais peut-être pas son unique représentant18. Son orientation stylistique est aussi celle d’autres créateurs remarquables, quelle que soit leur dette à son égard. Son œuvre ne devrait pas rejeter dans l’ombre celle d’un compositeur comme Scipione. Du reste, en diffusant ce IIIlivre lacorcien, on invite ceux qui aiment le madrigal italien à découvrir (ou redécouvrir) tout un répertoire merveilleux, en souhaitant la poursuite d’initiatives éditoriales analogues. Que l’écoute et la lecture de ces madrigaux en soient les meilleurs ambassadeurs !

 

Consulter Scipione Lacorcia, Io t’amo, n° 1 du IIIe livre de madrigaux à 5 voix / Écouter
Consulter Scipione Lacorcia, Mentre piccìolo ferro, n° 2 du IIIe livre de madrigaux à 5 voix / Écouter

Notes

1 Son aura grandit d’ailleurs constamment, depuis le temps où Igor Stravinski a projeté son œuvre en pleine lumière ; le récent anniversaire de sa mort (1613) vient de le prouver éloquemment, en particulier au niveau discographique.

2 On peut citer : les Ier et IVe livres de madrigaux à 5 voix de Pomponio Nenna, Eduardo Dagnino (éd.), Rome, Istituto italiano per la Storia della Musica, 1942 ; le Ier livre de madrigaux à 5 voix de Giovan Domenico Montella, Chih-Hsin Chou (éd.), Middleton, A-R Editions, 2001.

3 Voir par exemple :  Glenn WATKINS, Gesualdo, the Man and his Music, Oxford, Clarendon Press, 2/1991 ; Keith LARSON, The unaccompanied Madrigal in Naples from 1536 to 1654, diss., Harvard University, 1985 ; Anthony NEWCOMB, Luzzasco Luzzaschi, Complete unaccompanied Madrigals, Middleton, A-R Editions, 2003-2010 ;Judith KOTOK, The Madrigals of Scipione Lacorcia, diss., University of Lowell, 1965-1981.

4 Gioseffo ZARLINO, Istitutioni harmoniche, Venezia, F. Senese, 3/1573.

5 Les encyclopédies actuelles taisent son nom, le New Grove mis à part. Du reste, on sait peu de choses de lui. Né probablement dans la région de Naples à la fin du XVIsiècle, il a écrit quelques frottoles et trois livres de madrigaux. Il serait mort après 1620.

6 Signalons, dans le même registre et au même niveau qualitatif, les livres de madrigaux polyphoniques du Romain Michelangelo Rossi, enregistrés par Paul van Nevel (2009, La Poesia cromatica, Sony-Deutsche Harmonia Mundi). Ils sont cependant fort tardifs et parmi les derniers de ce genre écrits en Italie au XVIIe siècle.

7 Il s’agit du IIe livre (1616, Naples, G. Carlino) et du IIIe (1620, Naples, C. Vitale) ; le Ier est perdu.

8 2006, Musica vulcanica, Sony-Vivarte. À côté d’œuvres vocales et instrumentales de Gesualdo, de Macque et Mayone, le disque est consacré au IIIe livre de Scipione.

10 Scipione LACORCIA, Il terzo Libro de Madrigali a cinque voci, Naples (1620), mis en partition par Olivier Trachier, Crozon, Les Éditions Buissonnières, 2014. Un coup de chapeau au passage à Catherine Walmetz, responsable de l’édition musicale, qui s’est engagée sans hésiter dans cette voie éditoriale inhabituelle et a autorisé la reproduction des extraits.

11 Il s’agit des numéros 8 et 9 du livre, Occhi un tempo mia vita (texte de Guarini) et Misero che farò. Le second, en particulier, traduit une haute sensibilité musicale.

12 La biographie de della Marra reste obscure. Seigneur de plusieurs localités dans la région de Naples, il aurait exercé une fonction militaire avant 1600. Proche de Francesco Filomarino, dédicataire du IIIe livre de Lacorcia, il est un temps luthiste au sein de l’académie gésualdienne et publie deux autres madrigaux en 1609. Il meurt en 1634.

13 Le premier, compositeur apprécié, est organiste de la chapelle royale depuis 1615 et le second est probablement apparenté au célèbre organiste Francesco Valente.

14 À moins que ce ne soit par l’intermédiaire du dédicataire, l’influent comte Francesco Filomarino, auquel plusieurs œuvres musicales sont dédiées à la même époque.

15 Les dimensions de cet article ne permettent pas de comparer précisément  les musiques des deux compositeurs. On peut, semble-t-il, les rapprocher davantage au niveau général qu’au niveau particulier. La hardiesse dans le traitement du genre chromatique (et de l’enharmonique), dans la dislocation de la trame polyphonique et de la mélodie avec de nombreux silences, dans les contrastes extrêmes, les dissonances recherchées : tout cela leur est commun et les unit dans une certaine sophistication. De même, nombre de procédés de composition sont communs, comme les transpositions modales/solmistiques lointaines et surprenantes, les fugues chromatiques ou les imitations en strettes ultrarapides (où Lacorcia va plus loin en introduisant des notes altérées). Mais il n’y a guère d’identités musicales précises – disons de musiques identiques. L’œuvre de Lacorcia est tout à fait originale. (Pour plus d’informations sur ce sujet, on renvoie à la présentation de l’édition du IIIe livre.)

16 Il s’agit du n° 12 du IIIe livre Ite amari sospiri ; il n’a rien de commun musicalement avec le n° 3 du Ve livre de Gesualdo Itene o miei sospiri et leurs textes sont très différents.

17 Par exemple, le n° 1 du IIIe livre Io t’amo a été traité auparavant par Luzzaschi dans son IVlivre de 1613 et on note quelques vagues identités entre les deux ; de même, on peut rapprocher le n° 2 Mentre piccìolo ferro de la version du IVe livre de Giovanni de Macque (1599) ; enfin, on note l’incroyable parenté entre les versions de Ancidetemi cruda, n° 13 du IIIe livre de Scipione et n° 1 du IIe livre de Gioseppe Palazzotto, préfacé à Palerme trois mois avant le précédent. Cet étrange parallèle, déjà abordé par Keith Larson (cf. note 3), mériterait une analyse approfondie.

18 L’académie gésualdienne était un cercle assez fermé, il ne faut pas l’oublier.

Pour citer ce document

Olivier Trachier, «Les « Trésors de Naples », de Gesualdo à Lacorcia», La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le quatrième numéro, Réflexions et matériels pédagogiques, mis à jour le : 14/12/2015, URL : http://larevue.conservatoiredeparis.fr/index.php?id=1188.

Quelques mots à propos de :  Olivier Trachier

Né en 1955, Olivier Trachier est entré au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) après ses études supérieures. Lauréat des classes d’orgue et d’écriture musicale, il a enseigné au Conservatoire à rayonnement régional (CRR) de Reims (1979-1994) et au CRR de Paris (1993-2006). Nommé professeur d’écriture au Conservatoire de Paris dès 1989, il a créé sous l’impulsion de Xavier Darasse la classe intitulée Polyphonie XVe-XVIIe siècles, qui propose une approche originale de la polyphonie ancienne et approfondit les fondements historiques de la pratique musicale. Vivement attiré par le répertoire de la Renaissance, Olivier Trachier publie ses travaux de recherche chez différents éditeurs (Durand, Fuzeau, Minerve, etc.) et s’attache à l’évolution de la composition musicale dans les siècles passés. Pour l’orgue, il adapte volontiers différentes œuvres de célèbres classiques : Couperin, Bach, Vivaldi, Mozart (éd. Delatour, Combre), Haendel et révèle les travaux de compositeurs anciens comme Antoine de Cousu ou Martin Van der Bist. Il a succédé à Jean Ver Hasselt au grand-orgue de Saint-Gervais en avril 1989.